textes


1-PRESQUE VRAIS

LA GALERIE ARCIMA PRESENTE: GUY CODA DU LUNDI 2 AU DIMANCHE 22 MAI 2011

Le parcours de Guy Coda est fait de contrastes, de rencontres et de passions. Sa peinture en témoigne, car il s'agit d'une peinture agitatrice qui réactive les clichés, les stéréotypes, les figures emblématiques de notre société. Il désigne la structure familiale avec des œuvres intitulées « Pépé », « Mémé », la « Fiancée », « Mariée » ou encore le « Big Chief ».

Si l'utilisation du cliché révèle habituellement une incapacité à créer une forme nouvelle pour se fondre dans le discours de l'autre, Guy Coda souligne la vanité de s'en passer sur un mode ironique. Il établit une complicité d'ordre culturel avec le spectateur en suscitant un aspect jubilatoire et provoquant. La pratique du stéréotype n'implique pas la conscience de la stéréotypie, ce que prouve la vie en société qui véhicule images, opinions et croyances collectives. La conscience de la stéréotypie apparaît comme moment critique du « caractère réducteur et souvent nocif des schèmes collectifs figés » selon Ruth Amossi. Intituler une œuvre « Google » est un clin d'œil aux nouveaux outils de communication, mais se veut comme une moquerie - telle cet homme qui tire la langue au spectateur - lancée aux pratiques quotidiennes qui entraînent un nivellement de notre rapport au monde et plus largement de notre savoir.

D'un esprit aiguisé, Guy Coda provoque et joue sur les mots de façon subtile. Sur les toiles, l'écrit est lisible et devient parfois du griffonnage ; une simple figure d'une pensée inaudible. Du jeu de mots, on notera par exemple « Occident de la route » qui présente une femme noire presque nue avec du papier calque en guise de pagne. Son visage semble être un remodelage esthétique, une sorte de mise en conformité physique. Grâce au collage, elle est affublée d'une paire de lunettes vintage associée à une bouche souriante d'homme blanc. Cette femme parle le langage de l'homme blanc à savoir le langage de la société de consommation, comme le souligne une inscription sur la toile : « Coca cola is good for you » à laquelle répond son bracelet de la marque de soda. A la richesse du capitalisme s'oppose un certain asservissement.

Le propos est renforcé par la technique elle-même qui consiste en la coexistence de deux modes d'expression : la peinture et le collage. En effet, le collage s'avère propice à bouleverser l'ordre convenu, car il est un mode d'interruption de la linéarité de l'espace pictural. L'énergie de la touche qui s'exprime par de larges coups de brosse, puis s'assouplit dans le détail du rendu, s'oppose à l'objet issu de la société consommation. Le collage est avant tout un élément étranger, certes réapproprié, qui provoque des irrégularités tel un agent perturbateur de la représentation picturale.

La peinture de Guy Coda se fait d'ailleurs impertinente dans « Amen ». Un homme d'église porte pour seul habit une barrette noire et déguste un cœur ensanglanté accompagné de vin. L'artiste s'attaque à la symbolique chrétienne : le vin et l'Ostie représentant respectivement le sang et le corps du Christ. L'artiste replace le symbolique dans une scène réelle et, de la sorte, l'homme d'Eglise dévore littéralement le « Sacré Cœur ». A la communion liturgique se trouve substituée le cannibalisme, autre rituel certes trivial qui renvoie à des pratiques ancestrales. Le partage du sacré au profane se fait par le symbole et le rituel, tel le début de prière inscrit sur le tableau qui agit comme un rappel.

On l'aura compris nulle posture idoine dans la peinture de Guy Coda qui révèle une sensibilité critique sur ce qui soude la société : les loisirs, l'idéologie, la consommation, la religion...

Véronique Perriol - Directrice artistique


2-PORTRAITS N-B et PORTRAITS COULEUR

RENCONTRE AVEC L'HUMANITE

« Il y a 7 milliards d'habitant sur notre planète. Ça fait beaucoup de monde. Et cette humanité grouillante de vie, j'en fais partie, j'y participe, j'y suis immergé. Je la côtoie au quotidien mais sans jamais vraiment la rencontrer ; je n'en croise qu'une infime partie, quelques centaines tout au plus, rien au regard de tous ceux que je ne connaitrai jamais. Pourtant, dans la solitude de mon atelier je les sens là, tout proches, invisibles et cependant presque palpables, obsédants. Il faut que j'aille à leur rencontre, mais comment ? Les inviter pour faire leur portrait ? Ce serait magnifique, mais combien de vies me faudrait-il pour cela ? Alors je les convoque sur le papier. Je vais les réinventer, dresser ma propre typologie, mon catalogue personnel. Donc je dessine. Et l'utopie devient réalité. Ils sortent de l'ombre un par un et ils s'invitent sans cérémonie, venant peupler peu à peu mon espace intime. Un dialogue muet se noue mais cette fois c'est moi qui leur raconte leur histoire. Et ils s'y fondent, ils jouent le jeu, devenant ainsi plus vrais que nature, plus familiers aussi, en quelque sorte apprivoisés ! Ainsi tous les jours je fais une nouvelle rencontre. Pour mon plus grand étonnement. Oui ils sont là, bien vivants, et contrairement à ce que prétendent les auteurs de romans policiers, je déclare solennellement que toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé, pour fortuite qu'elle soit, n'est pas seulement le fruit du hasard... «

Cette conscience des êtres et des choses que manifeste le peintre est bien une conscience du monde, car en effet, lorsqu'on regarde ces portraits, on ne peut douter de leur réalité. De leur existence devrait-on dire car ces personnages, pour fictifs qu'ils soient n'en sont pas moins vivants. Chacun d'eux en effet a sa propre identité et le peintre semble nous dresser là un inventaire des possibles, à tel point que chacun d'entre nous pourrait s'y reconnaître. Mais au-delà de ces singularités, il y a surtout quelque chose d'universel dans leur simplicité, dans l'absence de mise en scène, dans ces corps à peine esquissés, comme pour mieux souligner les visages puissants qui semblent taillés dans la glaise originelle. Ils sont là, installés dans une prudente mais solide neutralité et cette simplicité même donne infiniment plus à imaginer des pensées qui les animent, des soucis, des questions que ces yeux immobiles, ces bouches fermées expriment, que ne le feraient n'importe quelle théâtralisation aussi spectaculaire qu'inutile ! Coda est le peintre de l'âme humaine car ces gens-là sont bien de notre monde ; ils sont le monde, un monde qui s'ordonne autour de nous parce qu'il est en chacun de nous, un monde auquel s'identifie celui qui les a créés car il est des leurs, comme nous le sommes tous.

Lou Kittel - Dessinateur- graveur


MEETING WITH HUMANITY

« There's 7 billion people on our planet. That's a lot of people. This teeming humanity of life, I'm part of it, I'm a participant, I'm immersed. I bump shoulders with it, but without really meeting; I cross such a small part of it, a few hundreds at the most, which is nothing compared to everyone I'll never know.

However, in the loneliness of my studio, I feel them here, close, invisible and yet tangible, obsessive. I need to go meet them, but how? Invite them to draw their portrait? It would be wonderful, but how many lives do I need to achieve that? So, I summon them on paper. I reinvent them, build my own typology, my personal catalog.

I draw, and the utopia becomes reality. They come out of the shadow one by one, and they invite themselves without ceremony, they gradually populate my intimate space. A mute dialogue takes form and I'm the one telling their story. They melt into it, play the game, and thus become larger than life, more familiar, domesticated in some ways. And to my amazement, everyday I meet someone new.

Yes, they're here, well alive, and despite what are pretending the authors of detective stories I solemnly declare that any resemblance to an actual person, as fortuitous as it can be, is not only the fruit of chance... »

This consciousness of beings and things that are manifesting the painter, is a consciousness of the world. In fact, when we look at these portraits, we can't doubt their reality. Or should we say, of their existence: they're fictitious and nonetheless alive. Each of them have their own identity and the painter seems to build an inventory of possibilities, that point where each of us could without a doubt, identify.

But beyond the singularities there is something universal in their simplicity, absence of direction, and barely sketched bodies - in order to better underline those powerful faces - that seem to be originally carved in clay. They're installed in a cautious but solid neutrality and this simplicity gives a lot more to the imagination about the thoughts that drive them, the worries, and the questions that these motionless eyes and closed mouths express...as no funny faces or outrageous expression would do it.

Coda is the painter of the human soul.

These people are from our world, they're this world, a world which organizes itself around us, because it is each of us. A world which identifies the one who created them, as we all are.

Lou Kittel - Dessinateur - Graveur


RENCONTRES

Pour bien appréhender l'œuvre de Coda, il faut d'abord connaître l'homme : Musicien, écrivain, illustrateur, aucune forme d'expression ne le laisse indifférent, nécessité de sortir des limites de son univers de peintre (si limites il y a ...) non pas pour lui échapper mais au contraire pour en enrichir l'expérience, dans cette appréhension affamée de tout ce qui participe du monde de la création. Il a ainsi dessiné une soixantaine de timbres pour la Poste, illustré des livres d'enfants, écrit des nouvelles, réalisé des couvertures de livres. Chez lui le renouvellement est permanent, passant, dirais-je, presque naturellement d'une abstraction lyrique et colorée à un expressionniste marqué toujours au coin d'une ironie décapante. Dans son œuvre, peinture et dessin se confondent, dans l'expression d'une sensibilité à fleur de peau, presque animale, d'où peuvent surgir les choses les plus inattendues.

La série de portraits montrée ici s'inscrit à l'évidence dans cette dynamique : la touche est large, généreuse, parfois brutale et pourtant élaborée. Ici pas de trucs, d'artifices ; l'attaque est frontale, sans retour, puissante, risquée. Ces visages semblent surgir de nulle part comme pour mieux nous dire qu'ils sont de partout et d'ailleurs, et qu'on peut les rencontrer partout et même ailleurs !

Présences singulières et incontestables, on en cherche vainement les emprunts ; ils sont là, à prendre ou à laisser, sentinelles attentives d'un monde humain ou chacun, au-delà de sa singularité, pourrait tout aussi bien être l'autre.
Cette œuvre empreinte d'une profonde humanité est celle d'un artiste authentique indifférent à tout effet de mode, loin des concepts ambiants et des dérives de certaines pratiques dites « contemporaines ».

Mangara Prouhn    Artiste plasticien


LES INVITES

Je suis dans l'atelier de Guy Coda, invité privilégié puisqu'un des tous premiers à découvrir sa dernière production.

Mais je ne suis pas seul : Il y a là, pour m'accueillir, une vingtaine de personnes, immobiles, silencieuses, qui me regardent dès mon arrivée avec une certaine insistance. Et depuis le fil d'étendage auquel ils sont suspendus, ils semblent me dire : « salut, tu ne me reconnais pas ? » L'impression est étrange : non, je ne les connais pas et pourtant tous me sont familiers, et leur forte présence qui émerge de cette feuille de papier sur laquelle ils sont inscrits remue en moi quelque chose que je ne parviens pas sur le coup à identifier.

La plupart de ces têtes apparaissent sur un fond d'ombre, à la fois dense et flou qui met en évidence leur singularité. Le regard se laisse guider de cette pénombre au visage où il s'arrête longuement puis redescend vers le bas de l'image où les corps se diluent jusqu'à disparaître en se fondant dans la page. Car Coda ne s'intéresse pas à ces corps, son propos est autre. Les cartes d'identité d'ailleurs ne montrent pas les corps, la façade des vêtements brouille les pistes et notre identité officielle se résume bien à notre gueule. Mais si les portraits de Coda sont aux antipodes de la fiche anthropométrique, ils donnent pourtant à ces portraits une identité qui lui est bien supérieure. Ainsi tous les personnages créés par l'artiste commettent chacun à leur manière un « délit de faciès », affirmant leur ego sans complexes comme tous ceux qui n'ont rien à cacher. Et en effet ils n'ont rien à cacher : chaque partie du visage est affirmée, dessinée sans concession, à sa juste place dans une gueule sculptée par une lumière à fort contraste. La moindre bosse, le plus petit creux sont ainsi exprimés sans que pour autant la structure de l'ensemble n'en soit affectée. Rien d'inutile, de gratuit, Coda va à l'essentiel, l'usage du noir et blanc laisse peu de place à l'anecdote. Et il réussit ce tour de force de leur donner un caractère très marqué, flirtant avec la caricature sans pour autant y céder, toujours « border line », mais sans jamais tomber dans le piège.

Je me suis reconnu dans beaucoup d'entre eux et je sais que chacun d'entre nous pourra s'y reconnaître tant il y a, en effet, et ce n'est pas le moindre des paradoxes, d'universalité dans ces singularités !

Un tour de force que seul le talent sait produire.

Ayyoun Koleth artiste- peintre


LA PHYSIOGNOMONIE DE GUY CODA


Portraits couleur

Ceux qui connaissent Guy Coda savent bien que c'est un artiste ancien. Son activité relève du processus de la connaissance, où une œuvre est réussie lorsqu'elle est une découverte au sens où l'entendent les savants. C'est-à-dire une exposition raisonnée des choses, ou en tous cas de quelque chose, exactement comme faisaient autrefois les grands naturalistes, qui révélaient l'existence réelle, enfin perceptible, des félins, des papillons d'Amazonie et des oiseaux des Samoa. Le grand Dürer a révélé entre autres le rhinocéros et le lièvre.

Mais lorsqu'il s'agit des hommes il apparait que leur représentation mesurée, canonique, exigerait une nature stable et déterminée. Quelque chose qu'aucun canon, aucun artiste n'établit nulle part malgré d'innombrables tentatives. Comme pour le bêtes et les plantes cela a donné le Zeus olympien, les portraits italiens et flamands, les grotesques, des sujets informes et disgraciés. Cette incertitude pourtant, ce silence même, sur l'écart entre les bêtes et nous, notre beauté hypothétique contre leur beauté indiscutable, a torturé les savants, et donc les peintres, depuis l'Antiquité. On a cherché à l'intérieur des êtres quelque vérité sur la mobilité de leur extérieur. Descartes avait rationnellement conclu que les animaux étaient de merveilleuses machines dont toute action et réaction était l'effet prévisible des circonstances et des stimuli ; comme un coup de marteau enfonce un clou ou un coup de pied arrache un cri.

Parce qu'il est un artiste Guy Coda a produit un travail rigoureusement typologique. Il ne pratique pas le dessin sans cause, aléatoire et hasardeux. Il a mis au jour des types inconnus mais existants tout comme les créatures des abysses, sans pour autant chercher, convoquer, portraiturer une collection infinie d'hommes véritables. L'infini est aussi préjudiciable au savant qu'au penseur.

A la fin des année 16890 Flippo Baldinucci écrit en son Vocabolario Toscano dell'Arte...ce que c'est que le dessin : « la manifestation au moyen de lignes de choses que l'artiste a préalablement conçues en son esprit et constituées en idées. Sa main l'apprivoise par une longue pratique jusqu'à être enfin capable de révéler l'idée au grand jour.

Plus de cent ans après, le savant Lavater revivifie l'antique interrogation et donne un fondement scientifique à la tronche qu'on a. Il écrit : « la physiognomonie humaine est pour moi, dans l'acception la plus large du mot, la surface de l'homme en repos ou en mouvement, soit qu'on l'observe lui-même, soit qu'on n'ait sous les yeux que son image. La physiognomonie est la science, la connaissance du rapport qui lie l'intérieur à l'extérieur, de la surface visible à ce qu'elle couvre d'invisible. Dans une acception étroite on entend par physionomie l'air, les traits du visage et, par physiognomonie, la connaissance des traits du visage et leur signification.

L'affrontement de l'intérieur et de l'extérieur est source de désordres à cause d'une violente différence. Peut-être d'une différence de nature. L'extérieur est raide, mesuré et contenu. Le corps est un corps. Mais son intérieur est travaillé par toutes les folies. Enfermée dans le corps l'âme est insoumise mais le corps ne peut tout lui céder. Dans un volcan la face hideuse du cratère est produite par l'explosion de trop de gaz accumulés. Mais le corps ne peut exploser comme la terre avec la magma puisque l'intérieur et lui sont de nature hétérogène. L'esprit fait souffrir le corps et le déforme autant qu'il peut pour y conquérir sa place, telles les allures bizarres que prennent les maisons hantées. Seules la corruption et la disparition des chairs rendront enfin à l'âme la liberté refusée à elle depuis l'origine de chacun. C'est la grande leçon : l'âme n'est connaissable qu'aussi longtemps qu'elle est dans un corps. Après quoi elle n'existe plus.

L'effort de dessinateur de Guy Coda, construit et prolongé, est un relevé que sa main longuement exercée - celle dont parle Baldinucci - a été chercher au fond de tous les intérieurs qu'il a pu pénétrer ; même le sien lorsqu'il est devant sa glace. L'artiste a constitué ainsi un corpus, c'est le cas de le dire, à nouveaux frais, pour un nouvel usage. Il est désormais possible, et il est temps, de se mettre au travail.

Jean Maffioletti    Ecrivain et plasticien


EXTRAIT D'UNE INTERVIEW DONNE PAR GUY CODA A « OPEN MAG » LE 3 OCTOBRE 2015

OM : En fait, tous ces personnages que vous dessinez, qui sont-ils ? Est ce qu'ils existent ?

GC : - Oui ils existent bien sûr, dans ma tête d'abord, et sur le papier ensuite !

OM : Bon d'accord, ils existent sur le papier, mais pas dans la vie ?

GC : Au contraire, ils sont d'abord dans la vie, peut-être plus encore que vous et moi !

OM : ?...

GC : Je m'explique : un dessin, une peinture, une poésie, une musique, un film, disons pour simplifier une œuvre d'art- est peut-être la plus forte manifestation de la vie ! En tous cas elle en est la forme la plus élaborée, la plus synthétique, celle qui nous différencie de l'animal et qui rend si singulière notre condition humaine. Les peintures pariétales sont la preuve qu'un des premiers actes de cette humanité naissante a été la création d'œuvres d'art, et quelles œuvres ! On peut donc en conclure, sans prendre trop de risques, que la création artistique est inhérente à la condition humaine.et par conséquent l'œuvre d'art est bien inscrite dans la vie !

Mais bon, j'extrapole un peu, excusez-moi, mais pour en revenir à mes personnages, vous avez raison, ce sont des personnages à la fois réels et fictifs. Fictifs parce que ce ne sont pas des portraits de gens existant, et réels car ils sont tout à fait vraisemblables, ils pourraient parfaitement exister ! En fait, ils ne sont pas réels mais réalistes !

OM : Mais ne serait-ce pas plus simple de dessiner de vraies personnes ? Parce que j'imagine qu'inventer tous ces visages, ça doit être assez compliqué, non ?

GC : Pendant des années j'ai passé beaucoup de temps dans les cafés et autres lieux publics à faire le portrait des gens que je rencontrais. Cela a été pour moi une expérience très enrichissante mais j'ai fini par m'en lasser ! J'ai réalisé que dessiner des gens qui existent me limitait justement à ce qui existe- dans le sens réducteur du terme-, que cela créait une sorte de connivence obligée avec une chose qui me tenait à sa seule réalité. La dictature de la ressemblance est à cet égard exemplaire. Or j'ai besoin, comme tout créateur digne de ce nom, de m'extraire de cette réalité, me la réapproprier, l'extrapoler, la dépasser pour laisser s'exprimer ma singularité d'artiste !

OM : Oui, je vois ! Mais ne trouvez-vous que votre dessin, dans sa forme, est assez classique ?

GC : Vous savez, quand on cessera de mettre les gens dans des boites avec une étiquette et qu'on tournera le dos aux effets de mode, on aura fait un vrai pas en avant vers l'intelligence !

Je ne sais pas si mon dessin est classique ou pas et pour tout vous dire je m'en contrefous ! Je ne dessine comme personne et personne ne dessine comme moi. Mon dessin n'est pas dans une mode quelconque qui ne vaudrait que parce que quelqu'un d'autre l'aurait décidé à ma place ! D'ailleurs, avant de commencer cette série j'ai travaillé longtemps des images de type « expressionniste » (tiens, encore une étiquette) qui sont peut-être ce qui correspond le mieux à mon tempérament. Si j'ai choisi aujourd'hui un dessin en apparence plus « classique », c'est de façon délibéré, afin de mieux servir mon propos actuel. Comme ça au moins je ne peux pas me démoder !

OM : Mais que représentent pour vous tous ces dessins ? En fait que re cherchez-vous ?

GC : L'art c'est le paradoxe de Zénon ! De même qu'Achille ne rattrapera jamais la tortue, je pense, comme tous mes confrères, être à la recherche de moi-même, de cet autre « moi » que nous poursuivons depuis toujours et que, fort heureusement, nous ne rencontrerons jamais ! Finalement tous ces portraits ne sont peut-être que des autoportraits détournés !

OM : Peut-être, mais pourquoi « heureusement » ?

GC : Parce que si on finissait par rattraper ce que nous poursuivons, notre quête du Graal s'arrêterait là et tout serait dit ! Ce serait la mort ...Et je ne veux pas mourir, pas tout de suite ! (Rires)


3-OGM

(horribles, gros, moches)

Dans son roman " Je suis une légende", Richard Matheson nous raconte l'histoire de ce dernier survivant de l'espèce humaine capturé par des mutants qui, avant de l'éliminer, le voient comme un monstre puisqu'eux-mêmes sont devenus la nouvelle "norme".

L'histoire que nous raconte Coda n'est peut-être pas si éloignée de celle de Matheson et son interrogation inquiète pose la question de notre possible futur : sommes-nous destinés, nous aussi, à devenir des mutants ? Face aux menaces chimiques, bactériologiques, nucléaires qu'engendre notre système de développement, notre belle humanité ne sera-t-elle bientôt plus qu'une légende, cédant la place à ces OGM qui seront alors, eux aussi, la nouvelle norme ?

La question soulevée est d'autant plus angoissante que les figures proposées, à contrario, ne cèdent pas aux clichés du genre cadavres verdâtres, bouches baveuses, langues pendantes et autres pieds fourchus ; certes, ces anatomies inimaginables n'ont rien à voir avec notre précieuse plastique mais ces corps bodybuildés à outrance respirent d'une vie qu'on sent affleurer sous la peau tendue. Ils sont bien là, debout, affirmant leur insolente présence en remplissant largement l'espace de la toile, voire en la débordant, muscles tendus, érigés devant ce noir profond qui, s'il n'en montre rien, laisse tout supposer de leur improbable origine. Présences singulières et incontestables, on en cherche vainement les emprunts ; ils sont là, à prendre ou à laisser. Mais qu'est ce qui peut mouvoir ces créatures ? Quel esprit dicte leurs actes ?

Face à ces images, le choc est violent, mais pour la sourde inquiétude que l'on peut éprouver à leur regard, c'est certainement moins leur plastique que les projections qu'elle engendre qui la provoquent.

Quant au flux sanguin qui semble animer ces colosses, la question de sa couleur reste posée...

Arturo Zabeta-Paroldi      Peintre              Rome, le 30 décembre 2013


BIG, BAD AND UGGLY

In his novel « I Am A Legend» Richard Matheson tells us the story of this last survivor of the human race, captured by mutants which, before killing him, see him as monster as they've become the new «norm».

The story that Coda is telling us combined with his anxious questioning of our possible future isn't far from Matheson's: is our destiny also to become mutants? Facing the chemical, bacterial and nuclear threats caused by our developing society, will our beautiful humanity soon only be a legend, giving the place away to GMOs which will be then, at its turn, the new «norm»?

The raised issue is even more frightening than the proposed figures. On the contrary, they don't yield to the greenish cadaver with slimy mouths , hanging tongues and cloven-footed cliché. Of course, these unbelievable anatomies don't look like our precious figure, but these outrageously, over developed bodies breathe a life we can feel under a tensed skin. They're here, standing, assuring their insolent presence, largely filling the space of the canvas, even going over the edges, tensed muscles, erected ahead of this deep black which, if it shows nothing, implies their unlikely presence.

As we face all these images, the shock is violent : mixed feelings of intense aesthetic pleasure and nagging worry? Aesthetic pleasure, indeed; if today the concept of beauty is still meaningful, then yes, these images are beautiful. The touch is large, generous, brutal and yet sophisticated. Here, there's no trick or artifice ; the attack is frontal, without return, powerful, risky: the material is rich, alternating matte and shine, highlighting the light, exaggerating volumes.

Unique and undeniable presence, we search in vain for the loans; they are there, to take or leave. Yes, they are beautiful these inhuman mechanisms that trigger our imagination ! As for the the concern, it is certainly less plastic than the projections it creates, that causes it.

Arturo Zabeta-Paroldi Painter  Roma, December 30, 2013

GROSS, MISSGEBILDET, ODIÖS

In seinem Roman " Ich bin Legende" erzählt uns Richard Matheson die Geschichte des letzten Menschen, der von Mutanten eingefangen wird. Bevor er ausgeschaltet wird, sehen sie ihn als ein Monstrum, da sie selber als die neue Norm gelten.

Die von Coda erzählte Geschichte ist nicht weit entfernt von Mathesons Dichtung und fragt unruhig nach unserer möglichen Zukunft: sind wir auch dazu bestimmt, Mutanten zu werden ? Wird unter den chemischen, bakteriologischen oder nuklearen Bedrohungen, die unsere Welt verursacht, unsere schöne Menschheit bald nur noch Legende sein und den GMO, welche dann auch die neue Norm sein werden, das Feld überlassen ?

Solche Frage ist umso beunruhigender, als die dargestellten Figuren den üblichen Klischees nicht entsprechen, wie etwa den grünlichen Kadavern, den Mündern voller Schaum, den herabhängenden Zungen oder auch den pferdefüssigen Gliedern. Diese undenkbaren Anatomien haben nichts gemein mit unseren wertvollen Körpergestalten. Diesen vom Bodybuilding übermässig geformten Leibern entströmt ein üppiges Leben, das unter der straffen Haut zu spüren ist.

Sie stehen da aufrecht, drängen ihre freche Anwesenheit auf, indem sie die ganze Breite des Bildes einnehmen oder sogar den Rahmen der Leinwand überschreiten. Mit ihren gespannten Muskeln lassen diese vor schwarzem inhaltslosen Hintergrund stehenden Gestalten alles Mögliche über ihren unwahrscheinlichen Ursprung vermuten.

Das alles bewirkt ästhetisches Vergnügen: Wenn der Begriff der Schönheit heute noch einen Sinn hat, so sind diese Bilder wirklich schön. Der Pinselstrich ist breit ausholend, weittragend, brutal und trotzdem gut durchdacht. Wir haben es hier mit keinem Trick oder Kunstgriff zu tun, sondern mit einem gewaltigen, gewagten Frontalangriff ohne Rückkehr. Der Stoff ist reichhhaltig, zeigt abwechselnd Glanz und Mattigkeit, untertreicht das Helle, übertreibt die Körpermassen.

Es wäre unnütz, nach den Quellen dieser seltsamen, unstrittigen Formen zu suchen. Ihre Selbsverständlichkeit ist unbestreitbar. Diese Unmenschen sind schön und lösen die Mechanismen unserer Phantasie aus.

Was die empfundene Beunruhigung anbelangt, so wird sie weniger von der Plastizität der Formen, als von den dadurch hervorgerufenen Projektionen verursacht.

Offen bleibt aber bei diesen Kolossen die Frage nach der Farbe ihres Blutflusses.

Arturo Zabeta-Paroldi      Maler              Rom, den 30. Dezember 2013


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